La rubanerie stéphanoise : comment Saint-Étienne a tissé les rubans

Pendant des générations, une bonne part des rubans portés en France sortait des collines autour de Saint-Étienne. Rubans de chapeau, rubans de corsage, rubans façonnés à fleurs, velours, étiquettes tissées : la région s'est fait une spécialité de ces tissus étroits, et en a gardé un musée, un patrimoine bâti original et des savoir-faire toujours transmis. Retour sur une industrie qui a façonné tout un territoire.
Cet article s'appuie principalement sur les ressources publiées par le musée d'Art et d'Industrie de Saint-Étienne, qui conserve l'une des collections de référence sur le sujet. Nous nous en tenons aux faits qu'il présente, sans dates ni chiffres que nous n'aurions pas pu vérifier.
Une « fabrique dispersée »
La rubanerie stéphanoise ne ressemblait pas à l'image que l'on se fait d'une grande usine textile. Comme la soierie lyonnaise, sa voisine, elle s'est organisée en fabrique dispersée : des fabricants, installés en ville, conçoivent les modèles, achètent la soie, reçoivent les commandes et vendent les rubans ; le tissage lui-même est confié à des ouvriers qui travaillent chez eux, sur leurs propres métiers. Le tissage se faisait en ville, dans les communes voisines et jusque dans les campagnes environnantes, du Forez au Velay et aux monts du Lyonnais : certains villages ruraux ont vécu presque entièrement de ce travail.
Ce système avait ses avantages pour les fabricants, qui adaptaient la production aux saisons et aux caprices de la mode sans immobiliser de capitaux dans des bâtiments. Il en avait aussi pour les familles d'ouvriers, qui restaient maîtres de leur temps et pouvaient, surtout dans les campagnes, combiner le tissage avec d'autres travaux. En contrepartie, elles supportaient les risques des périodes sans commandes.
Les passementiers et leurs maisons-ateliers
On appelle ces tisseurs les passementiers, du nom de la passementerie, l'art des galons, rubans, franges et cordons. Leur outil de travail occupait une pièce entière du logement. D'où un type de maison très particulier, qu'on remarque encore aujourd'hui dans le paysage stéphanois : des maisons-ateliers dotées de hautes fenêtres, souvent à l'étage, qui laissaient entrer le maximum de lumière sur le métier. Ces bâtiments se reconnaissent encore sur les collines de la ville et dans les villages alentour, souvent rénovés et habités autrement.
La lumière était une nécessité : tisser un ruban façonné demande de surveiller des dizaines de fils, de repérer une casse ou un défaut de motif, de vérifier les couleurs. On retrouve ici, à l'échelle d'une industrie, la question qui se pose à toute personne qui coud ou brode chez elle : où placer son poste de travail pour bien voir ? Nous la détaillons dans notre guide pour installer un atelier couture chez soi.
Des métiers de plus en plus savants
L'histoire de la rubanerie est aussi celle d'une mécanique. Le parcours « Rubans » du musée d'Art et d'Industrie suit cette évolution à travers des pièces et des modèles réduits : un modèle réduit de métier à la tire de Vaucanson, un métier à tisser les rubans de velours « double pièce », un métier équipé d'une mécanique Jacquard, un métier à tisser les images, puis un métier à tisser les rubans sans navette.
La mécanique Jacquard a été décisive pour les rubans façonnés. Au lieu qu'un aide tire à la main les cordes qui soulèvent les fils de chaîne selon le motif, une série de cartons perforés commande automatiquement les fils à soulever. Chaque carton correspond à un passage de trame. Pour préparer ces cartons, il faut d'abord une mise en carte : le motif est dessiné, case par case, sur un papier quadrillé, chaque case indiquant si le fil passe dessus ou dessous. Le parcours du musée présente des mises en carte et le « piquage », l'étape qui transpose le dessin sur les cartons.
Cette logique de grille rappelle d'ailleurs celle des diagrammes de point de croix : une case, un point. Si vous brodez, vous la connaissez déjà. Voyez notre article pour débuter le point de croix.
Des rubans pour la mode, et bien au-delà
Le ruban a longtemps été un accessoire de mode majeur. Le musée lui a consacré plusieurs expositions temporaires, dont « Le ruban, c'est la mode ». Une autre, « Les Rubans de l'intime », présentée en 2021, a suivi l'usage du ruban dans la lingerie, du XIXe siècle à nos jours. On le retrouve aussi dans la chapellerie, la chaussure et les costumes régionaux, dont certains sont connus pour leurs rubans fleuris.
Le ruban ne se limite pas à la parure. Les collections montrent aussi des étiquettes tissées et des « tableaux tissés », véritables images obtenues sur le métier. Le parcours du musée montre ainsi une carte d'étiquettes tissées, des cravates et rubans à médaillons figurés et des tableaux tissés, preuve de la virtuosité atteinte par les tisseurs et les dessinateurs.
Protéger les modèles
Dans une industrie où la nouveauté fait la valeur, copier un motif à succès est tentant. Les fabricants déposaient leurs dessins pour s'en réserver l'usage. Le musée conserve et met en ligne, dans sa « tissuthèque », des registres d'échantillons, dont des registres des modèles déposés au Conseil des prud'hommes. Ces registres sont aujourd'hui une mine pour les historiens, les créateurs et les curieux : on y suit, page après page, l'évolution du goût, des couleurs et des techniques.
Un musée né de l'industrie
Le musée d'Art et d'Industrie est né d'une idée très pratique, portée par les milieux industriels de la ville : réunir des collections qui servent de modèles aux fabricants et aux dessinateurs de rubans, et nourrir ainsi leur création. Sa collection de rubans compte aujourd'hui parmi les plus importantes qui soient, et elle reste un lieu de référence pour les entreprises, les écoles et les créateurs du textile.
Le parcours ne se limite pas aux rubans : les cycles et les armes, deux autres grandes productions stéphanoises, forment avec eux le cœur des collections. Le musée les réunit autour d'une même idée, la mécanique : les rubans sont issus d'une mécanique, l'arme et le cycle en sont eux-mêmes.
Ce que la rubanerie nous apprend aujourd'hui
- Regarder l'envers d'un ruban. Un motif tissé (jacquard) se lit en négatif sur l'envers ; un motif imprimé, non. C'est la manière la plus simple de reconnaître un ruban façonné. Notre guide pour reconnaître les rubans détaille les autres familles.
- Respecter la lisière. Un ruban tissé possède deux lisières qui l'empêchent de s'effilocher : on ne le recoupe pas dans sa largeur.
- Garder les rubans anciens. Ceux qu'on trouve dans une boîte de mercerie de famille peuvent être de vrais témoins d'une production disparue : on les conserve à plat ou enroulés sans serrer, à l'abri de la lumière.
Sources
- Musée d'Art et d'Industrie de Saint-Étienne, « Parcours : La mécanique de l'art » (parcours Rubans), site officiel, consulté le 27 octobre 2026.
- Musée d'Art et d'Industrie de Saint-Étienne, programme et dossier pédagogique de l'exposition « Les Rubans de l'intime » (4 mai - 14 novembre 2021).
- Parc naturel régional du Pilat, documentation patrimoniale sur le tissage du ruban à domicile et l'architecture des maisons de passementiers.
- Musée d'Art et d'Industrie de Saint-Étienne, ressources en ligne : « Tissuthèque : registres des modèles déposés au Conseil des Prud'hommes ».
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